quinta-feira, 31 de dezembro de 2015

Après quarante ans, le grand tournant


J.-M. Nobre-Correia

Face à une droite radicalisée et peu respectueuse de l’État de droit, les différentes composantes de la gauche portugaise décident faire front. Pour empêcher un retour à une société rappelant un peu trop l’ancien régime…


Il fut un temps où l’actualité portugaise faisait la une des médias européens [1]. Quarante ans plus trad, le Portugal est tombé dans l’oubli. Pourtant, sans vouloir faire de ce pays l’épicentre d’une mutation politique en Europe, son histoire récente fait clairement écho à des évolutions du continent, tout en les grossissant.

On pourrait peut-être situer le début de l’histoire à la fin des gouvernements socialistes de José Sócrates (2005-09, majoritaire, et 2009-11, minoritaire). Des investissements publics lourds dans une conjoncture financière et économique internationale qui se dégrade, mettent le Portugal au bord de la banqueroute. En l’espace de six mois, le gouvernement élabore trois Pactes de Stabilité et Croissance (PEC) de nature à résorber la dette publique. Mais cela ne suffit pas.

Un nouveau PEC IV est élaboré avec les autorités de l’Union européenne, Angela Merkel elle-même donnant son assentiment à ce plan. Mais, en mars 2011, au parlement (Assembleia da República), BE (Bloc de Gauche), PCP (Parti communiste portugais) et PEV (Parti écologiste les Verts) le rejettent. Et la droite PSD (Parti social-démocrate) et CDS (Centre démocratique social), qui vote aussi contre, estime son heure arrivée. Sócrates présente donc la démission du gouvernement. Et les élections législatives du 5 juin 2011 marquent la victoire du PSD (38,66 % des votes) et la déroute du PS (28,05 %). Alors même que BE (5,17 %) et PCP-PEV (7,09 %) s’empressent de déclarer que jamais ils ne négocieront avec le PS, le PSD se tourne vers sont allié habituel, le CDS (11,71 %).

Une politique néo-libérale et néo-conservatrice

Une fois au pouvoir, la droite renie avec une incroyable désinvolture ses engagements électoraux et met en pratique une politique néo-libérale et néo-conservatrice outrancière. Depuis le retour de la démocratie en avril 1974, jamais on n’a connu un tel recul en matière de justice sociale. La « troïka » composée par la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international impose des exigences très dures pour accorder un prêt de 78 milliards d’euros au Portugal. Mais le gouvernement de Pedro Passos Coelho se vantera maintes fois d’avoir poussé encore plus loin ces exigences…

Désormais, les partis d’oppositions sont ignorés, tout comme les organisations sociales. Toutes les grandes entreprises publiques (énergie, gaz, pétrole, assurance, cimenterie, télécoms, poste, transports, aéroports,…) sont privatisées, à l’exception de la banque Caixa Geral de Depósitos, le rôle de l’État dans l’économie étant désormais quasi inexistant. L’enseignement et les hôpitaux privés sont privilégiés, subventionnés au détriment des publics aux budgets raccourcis. Des centaines d’écoles primaires et dizaines de tribunaux locaux sont supprimés. Les salaires du secteur public sont rabotés, les indemnités de licenciement réduites, la durée du temps de travail dans le secteur privé allongée, les pensions de retraite lourdement rognées, les prix des transports publics augmentés, les taux de TVA accrus,…

Quelquefois la sévérité des décisions gouvernementales n’aboutit que parce que le Tribunal constitutionnel les estime illégales. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de proposer à répétition des projets de loi manifestement inconstitutionnels, la droite déclenchant alors des campagnes virulentes contre ce Tribunal constitutionnel. Sans que le président de la République, indifférent, n’y voie que du feu.

Issu du PSD, le président Aníbal Cavaco Silva est un personnage dépourvu de stature d’homme d’État, de consistance culturelle et de subtilité politique. Mais il est le plus fort soutien d’un gouvernement qui appauvrit les classes moyenne et populaire, provoque des faillites en série de petites et moyennes entreprises, accroit le chômage (12,4 %), suscite une émigration de presque un demi-million de personnes surtout jeunes et diplômées (Passos Coelho invite même les jeunes à émigrer !), dépossède des logements les propriétaires en défaut partiel de payement à la banque. Et à cela vient s’ajouter l’écroulement frauduleux de la plus grande banque privée, le Banco Espírito Santo [2].

Des victoires annoncées aux échecs flagrants

L’opposition au gouvernement croit tout long de la législature, tournant souvent au ressentiment. Aussi, tous les sondages montrent la percée du PS, malgré son attitude conciliatrice à l’égard du gouvernement. Jusqu’au moment où le parti est amené à convoquer des élections internes : le secrétaire général d’alors échouera face au bourgmestre de Lisbonne, António Costa, en novembre 2014. Mais quelques jours plus tard éclate une pénible affaire : l’arrestation préventive (pendant presque onze mois) de José Sócrates, ancien secrétaire général du PS et Premier ministre, soupçonné de fraude fiscale, de blanchissement de capitaux et de corruption. Pourtant, après plus d’un an, le ministère public n’a toujours pas formulé la moindre accusation à son égard ! Alors que, avant comme après son arrestation, des journaux de droite ont distillé en rafale de graves accusations basées sur des investigations …en principe couvertes par le secret de instruction !

Lentement, l’opinion favorable au PS perd du terrain. Et durant l’été, certains sondages placent même la coalition PSD-CDS devant le PS. Costa mène une campagne trop tournée vers les classes moyennes et le centre, là où PS et PSD se disputent traditionnellement la majorité. À ces deux grands bémols près : les classes moyennes se sont paupérisées et le sentiment de haine à l’égard du gouvernement de droite radicalise l’électorat.

Les résultats des élections du 4 octobre sont fort décevants pour le PS qui n’atteint 32,38 % des voix et 86 des sièges au parlement (sur 230). La coalition PSD-CDS n’obtient que 38,50 % et 107, en nette perte para rapport aux élections de 2011. Tandis que le BE obtient 10,22 % et 19 sièges, la coalition PCP-PEV 8,27 % et 17, en progrès tous les deux. Et le nouveau parti Personnes Animaux Nature obtient 1,39 % et 1 siège.

La droite ne dispose plus de majorité. Mais le PS non plus. Pendant la campagne électorale, Costa affirme deux choses passées inaperçues : le PS ne votera pas un budget d’État de la droite ; il faut sortir de la notion d’ « arc de gouvernance » (désignant des coalitions limitées aux seuls PS, PSD et CDS). Dans sa communication à la veille des élections, le président de la République a pourtant exclu clairement (sans les nommer) une quelconque participation du BE ou du PCP au gouvernement, manifestant une fois de plus sa préférence pour un « centrão » réunissant PSD et PS.

Costa sait pourtant que le PS ne peut pas devenir la béquille du PSD. Que cela aurait de grandes chances de promettre à son parti un avenir semblable à celui du PASOK grec. Et puisque le PS ne peut pas gouverner seul, pourquoi ne pas se tourner du côté des formations à sa gauche ? D’autant plus que, chose tout à fait inhabituelle, le BE, par la bouche de sa coordinatrice, Catarina Martins, lors d’un face-à-face avec Costa, vers la fin de la campagne électorale, a énoncé trois conditions pour négocier avec le PS… Et chose plus surprenante encore, au début de la soirée électorale, une fois connus les premiers résultats, le secrétaire général du PCP, Jerónimo de Sousa, déclara clairement que le PS se trouvait en situation de former le gouvernement, à moins qu’il ne le veuille pas !

La gauche en négociations, la droite en fureur

Or, PS et formations à sa gauche disposaient de la majorité absolue au parlement en 1976, 1983, 1995, 1999 et 2009. Mais jamais n’ont eu lieu des négociations. Cette fois-ci, l’ensemble de la gauche (PS, BE, PCP et PEV) comprend que tolérer un gouvernement minoritaire de droite, ce serait donner le feu vert à une politique encore plus agressive marquée par le sceau de l’injustice sociale. Que le rêve de la droite d’un retour aux structures socioéconomiques et socioculturelles de l’ancien régime pourrait se concrétiser.

Les négociations du PS avec les partis à sa gauche ont déclenché une campagne de propagande  d’une agressivité sans égal dans les annales du Portugal démocratique. Insultes et insinuations deviennent pratique courante dans le chef des partis de droite. Le danger communiste, l’abolition de la propriété privée et la perte des libertés, mais aussi l’ « illégitimité » d’un gouvernement PS ou le « golpisme » de Costa, sont devenus des thèmes fidèlement reproduits par les grands médias largement détenus par la droite !

Le président de la République s’y met aussi. Il s’abstient dans un premier temps de consulter les partis politiques (comme l’impose pourtant la Constitution), se limitant à s’entretenir avec le Premier ministre sortant. Dans une nouvelle communication, il attaque, sans les nommer, les partis à la gauche du PS. Cette fois-ci pourtant, plusieurs constitutionnalistes, éditorialistes et politiques de droite ont critiqué la position du président. Il charge néanmoins le Premier ministre sortant de former gouvernement ! Renforçant ainsi le front commun de la gauche, alors que Passos Coelho propose une réforme exceptionnelle de la Constitution, de manière à surmonter l’interdiction de dissolution du parlement dans les premiers six mois de son élection…

En attendant plusieurs rencontres bilatérales ont lieu entre le PS et chacune des autres formations de la gauche. Toutefois, elles ne se retrouvent jamais ensemble, trois accords distincts étant signés par le PS avec chacun des autres partis qui, par ailleurs, refusent d’entrer au gouvernement. Autant dire que la solidité ne sera pas la caractéristique principale du nouveau gouvernement…

Le président ne perd pourtant pas l’espoir que quelques parlementaires de la droite du PS votent la confiance : il les y a clairement invité. Peine perdue : toute la gauche comme un seul homme, s’y ajoutant l’élu du PAN, rejette le second gouvernement de Passos Coelho. Le président envisage alors de laisser celui-ci en affaires courantes ou de désigner un gouvernement de techniciens. Mais les réactions négatives, y compris des milieux d’affaires, le contraignent à demander à Costa, le 24 novembre, de former un nouveau gouvernement. Mais lors de prestation de serment, le président fait encore une fois un discours d’opposition à la nouvelle équipe.

Reconnu comme étant formé par des gens de qualité, militants ou proches du PS, ce gouvernement affixe quelques originalités : outre un Premier ministre aux origines paternelles de Goa (territoire de l’ancien « État portugais de l’Inde », aujourd’hui partie de l’Union indienne), une ministre de la Justice noire d’origine angolaise, un secrétaire d’État gitan et une secrétaire d’État aveugle de naissance. Des nouveautés absolues dans un pays où les descendants de l’empire sont peu présents dans les sphères dirigeantes et où les minorités le sont encore moins. Et dès l’entrée en fonctions, le nouveau parlement supprime la taxe adoptée par la droite et imposée aux femmes souhaitant procéder à une IVG, et approuve l’adoption homoparentale.

Un avenir problématique et quelques certitudes

Toutefois, l’avenir du gouvernement Costa sera problématique. Les accords avec les autres partis de gauche sont fragiles et la droite refuse tout appui au gouvernement quelle que soit la circonstance. Alors que la situation reste extrêmement difficile : la dette publique est passée de 164 348 millions d’euros lors de la chute du gouvernement Sócrates à 224 155 millions au 31 mai 2015. Il ne reste pas moins que, quarante ans après le retour de la démocratie, un tournant semble marquer l’histoire contemporaine du pays. Les partis à gauche du PS ne seront plus exclus d’office de la vie gouvernementale. « Le mur de Berlin » entre le PS et le PCP, et entre ceux-ci et la gauche radicale représentée par le BE, est tombé : le dialogue et la coopération deviennent possibles…

Le Portugal d’aujourd’hui se caractérise par un mépris de plus en plus arrogant de la droite pour les règles les plus élémentaires de la démocratie représentative, une paupérisation massive des clases moyennes et des milieux populaires, et, parallèlement, un enrichissement ostentatoire des possédants. Et, par ailleurs, après bien des contretemps ailleurs en Europe, par une prise de conscience de la gauche, dans sa pluralité, de que « socialisme réel » est bel et bien mort. Que les structures et le fonctionnement de nos sociétés ne peuvent plus être interprétés selon des analyses du XIXe siècle voire de la première moitié du XXe. Et que, face à l’avalanche d’une droite revancharde, il faudra bien que ceux qui se revendiquent du progrès et de la justice sociale sachent faire front…



[1] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Ce lointain parfum d’œillets… », in Politique, Bruxelles, n° 85, mai-juin 2014, pp. 18-19.
[2] Le Banco Espírito Santo n’est la banque du Saint Esprit ( ! ), mais bien une banque avec le nom d’une famille dont le patronyme est Espírito Santo…




Texte paru dans Politique revue de débats, Bruxelles, n° 93, janvier-février 2016, pp. 12-15.

sábado, 26 de dezembro de 2015

Des ententes aux lendemains incertains


J.-M. Nobre-Correia
Politique : Des Européens attentifs à l’évolution des vies politiques des pays du continent et particulièrement à celle du Portugal se demandent comment expliquer que la gauche soit parvenue ici à des accords de gouvernement…

Partons d’un constat : les Européens qui s’intéressent à la politique portugaise sont pour une large part ceux qui ont débarqué à Lisbonne en 1974-75. Ils voulaient alors observer et même vivre de près la Révolution des Œillets [1]. Le plus souvent, désenchantés, ils ne sont plus revenus et ont pris leurs distances à l’égard du « jardin au bord de mer planté » [2]. Et, quatre décennies plus tard, ils gardent comme souvenir ce qu’était la société portugaise du milieu des années 1970…
Il faudra alors dire à ces Européens-là que le Portugal n’est plus ce qu’il était. En 1974-75, quand on débarquait à Lisbonne on était surpris de découvrir une société aux caractéristiques somme toute éloignées de celles des autres sociétés d’Europe occidentale. Les gens ne s’habillaient pas de la même façon, les habitudes de consommation étaient différentes et même en termes de comportement dans la vie quotidienne la dissemblance était évidente, alors que les infrastructures du pays étaient notoirement déficientes, voire médiocres. Le Portugal se trouvait alors plutôt en voie de développement sur le plan économique et quelque peu arriéré en termes socio-culturels…
Des mutations de fond
Aujourd’hui, au-delà des traits propres à l’identité culturelle d’une société avec neuf siècles d’histoire, plus grand-chose ne distingue les Portugais de ses voisins. Le réseau routier est un des plus performants d’Europe et les technologies appliquées notamment aux péages, à la banque et à la télévision ont quelques bonnes longueurs d’avance par rapport à celles de la plupart des pays « occidentaux ». Si l’enseignement obligatoire n’était que de quatre ans jusqu’en 1966 et de six jusqu’en 1986, il est aujourd’hui de douze ans. Et s’il n’y avait que quatre universités publiques au Portugal à la veille de la Révolution des Œillets, il y en a aujourd’hui 14 auxquelles sont venus s’ajouter 15 instituts polytechniques publics [3], sans parler des nombreux établissements d’enseignement supérieur privés inexistants auparavant.
Par ailleurs, un Service national de Santé a été créé sur tout le territoire national et permet à tous les individus d’accéder gratuitement à un « médecin de famille » et à des soins médicaux, dans la pire des hypothèses à des prix extrêmement réduits (malgré les coupes sèches effectuées par les précédents gouvernements de droite). Enfin, les trois quarts des foyers portugais sont aujourd’hui propriétaires de leurs logements, le parc immobilier ayant été considérablement élargi et rénové.
Pour ce qui est de la vie politique, les très nombreuses formations gauchistes existantes en 1974-75 ont plus ou moins disparu. Seul survit un MRPP (Mouvement de Réorganisation du Parti du Prolétariat-Parti communiste des Travailleurs portugais), malgré le fait qu’il ne soit jamais parvenu à aller au-delà de 1,1 % des votes exprimés à des élections législatives. Ces dernières semaines, il est toutefois tombé dans des procès internes de dénonciation de « traitrise » et d’exclusion que l’on croyait d’un autre âge.
En revanche, une originalité de la scène politique portugaise est la naissance du Bloc de Gauche (BE : Bloco de Esquerda), issu de la convergence plutôt inédite en 1999-2000 d’une UDP (Union démocratique populaire : marxiste léniniste), d’un PSR (Parti socialiste révolutionnaire : trotskiste mandeliste) et d’un Política XXI (d’anciens du Parti communiste portugais et du Mouvement démocratique portugais, dissout en 1994), dans lequel s’est retrouvée la grande majorité de la gauche radicale. Aux dernières élections législatives du 4 octobre, il a atteint les 10,2 % des votes exprimés et est devenu le troisième plus important parti politique portugais, après le PSD (Parti social démocrate) et le PS (Parti socialiste).
Ce Bloc de Gauche est avant tout un parti d’adhérents jeunes, au niveau d’instruction élevé, résidant dans des grandes villes. Ses personnalités les plus en évidence à l’heure actuelle ont un âge situé entre 29 et 42 ans. Et quelques anciens leaders plus âgés sont des intellectuels brillants liés au monde universitaire. Le BE reste cependant un parti peu implanté sur le terrain, ne comptant à l’heure actuelle aucun bourgmestre (maire) et seulement 8 échevins (adjoints au maire) sur un total de 2086 que compte le pays.
D’autre part, alors que la plupart des partis communistes ont disparu en Europe ou sont en voie de disparition, le PCP ne se porte pas trop mal. Même s’il est toujours perçu à l’étranger et même en partie au Portugal comme une vieille réminiscence d’un léniniste partisan du « socialisme réel », surtout implanté auprès d’une population vieillie et peu instruite. Pourtant, son implantation sociale n’est pas négligeable : 34 bourgmestres (sur un total de 308 que compte le pays) et 213 échevins (sur 2086), outre un poids évident au sein du principal syndicat, la CGTP (Confédération générale des Travailleurs portugais). Ajoutons à cela, un rajeunissement évident de ses cadres et plus particulièrement de son groupe parlementaire, beaucoup de ses députés aux formations académiques poussées se situant dans les tranches d’âges des 30-40 ans.
Autrement dit (et ce sont des points très importants) : au sein du PCP et surtout du BE, les responsables qui n’ont pas connu la dictature salazariste et les chemins douloureux de la résistance et de la clandestinité sont très nombreux. En outre, le niveau d’instruction de ces jeunes est sans commune mesure avec celui de l’ancienne génération de responsables, aujourd’hui bien souvent en retrait de la vie politique ou décédés.
La radicalisation de la droite
Toutefois, c’est cette gauche formée par le BE et le PCP qui, ensemble avec la droite du PSD et du CDS (Centre démocratique social), a provoqué la chute du second gouvernement du socialiste José Sócrates [4], le 23 mars 2011. La gauche de la gauche voulait ainsi s’opposer aux mesures de « rigueur » prévues par le quatrième PEC (Programme de stabilité et croissance) concocté par le gouvernement avec les institutions européennes [5]. Tandis que la droite voulait saisir l’opportunité pour, dans ce climat de « rigueur » de plus en plus pesant, saisir la balle au bond du mécontentement, provoquer la dissolution de l’Assemblée de la République, gagner les élections et accéder au gouvernement.
Malgré des origines prétendument démocrates-chrétiennes du CDS et sociales-démocrates du PSD, tous deux membres du PPE (Parti populaire européen), l’identité sociologique et idéologique de ces deux partis n’obéit toujours pas à des contours très précis, plus de 40 ans après le retour de la démocratie. En revanche, on a assisté pendant les deux gouvernements présidés par Pedro Passos Coelho [6], et surtout le premier, à une radicalisation considérable de la pratique comme du discours des principaux responsables des deux formations [7]. Des tournants qui ont d’ailleurs suscité des critiques de la part de certains anciens hauts responsables de ces partis.
Cette radicalisation s’est manifestée notamment dans les privatisations à tour de bras du nombreuses institutions ou entreprises publiques, livrées le plus souvent à des intérêts étrangers, voire même à des investisseurs aux contours flous, notamment chinois. Mais aussi dans les coupes claires effectuées dans les budgets d’institutions publiques et, en revanche, dans la générosité manifestée en matière de subventions et facilités accordées à des entreprises privées (notamment dans les domaines de l’assistance médicale et de l’enseignement). Ou encore dans l’hostilité permanente affixée envers le texte de la Constitution et le Tribunal constitutionnel, voire dans des pratiques manifestement en violation de la législation en la matière : dernier acte en date de cette nature, la privatisation de la compagnie aérienne nationale, la TAP, le lendemain même de la chute du second gouvernement Passos Coelho, malgré l’opposition manifestée depuis des mois à un tel projet par tous les partis d’opposition.
Pendant les gouvernements Passos Coelho, la paupérisation de la classe moyenne est devenue évidente et une partie des milieux les plus pauvres est tombée dans une misère noire. Les inégalités sociales se sont accentuées et pris des dimensions choquantes, alors que les revenus des milieux dirigeants montaient de façon éclatante : jamais, par exemple, on n’a vendu autant de voitures de luxe dans le pays ! L’avidité de la classe dirigeante devenait de plus en plus manifeste, tout comme son manque de scrupules, sa pratique à grande échelle de la corruption et de la fraude, des traits de caractère qui, alliés à l’incompétence de certains de ses leaders, ont provoqué des faillites ou des quasi-faillites de pas moins de quatre banques : BPN (Banque portugaise d’affaires) en 2008, BPP (Banque privée portugaise) en 2010, BES (Banque Espírito Santo) en 2014 et BANIF (Banque internationale de Funchal) en 2015.
Le sursaut de la gauche
Ces comportements de la droite gouvernementale et des milieux dirigeants du secteur économique ont provoqué une radicalisation du mécontentement de une bonne partie de la population. Et les formations de gauche ont compris qu’il était urgent de procéder à un tournant de la vie politique, de mettre fin à l’austérité, à une politique de dépossession des infrastructures économiques et des leviers d’intervention dans la vie économique, de réduction de l’État et du secteur public à leurs plus simples expressions, d’appauvrissement de la majorité de la population, d’accroissement du chômage et d’explosion de l’émigration vers l’étranger [8]. Qu’il ne fallait dès lors pas que ce soient ces formations politiques de gauche à faire la courte échelle à la droite et à la maintenir d’une façon ou d’une autre au pouvoir.
Au lendemain des élections du 4 octobre, la conjonction de trois facteurs a permis à la gauche de se retrouver 40 ans après la grande rupture des années 1974-75 entre le PS, d’une part, le PCP et la gauche radicale (aujourd’hui représentée para le BE), d’autre part. D’abord, la coalition PSD-CDS, bien qu’étant la liste qui a recueilli le plus de votes, est restée minoritaire : 107 élus sur les 230 que compte l’Assemblée de la République. Le PS s’est classé en deuxième position (86 élus), bien loin de la majorité absolue qu’il espérait pour pouvoir gouverner seul [9]. Et, troisièmement, la Constitution ne permet pas la réalisation de nouvelles élections dans les six premiers mois d’une nouvelle législature.
Voulant se trouver au gouvernement et ne pouvant pas accepter d’être un partenaire en second de la coalition PSD-CDS ou même du seul PSD (une alliance avec le seul CDS ne lui permettant pas de disposer d’une majorité au parlement), le PS a été obligé de se tourner vers les formations à sa gauche. D’autant plus que, en fin de campagne électorale, lors d’un débat entre leurs deux leaders, le BE (19 élus) avait formulé trois conditions préalables pour célébrer un accord avec le PS. Et que, aux premiers moments de la soirée électorale, une fois connues les premières estimatives, le PCP (15 élus) avait affirmé par la bouche de son secrétaire général que le PS se trouvait en situation de former le gouvernement, à moins de ne pas le vouloir. L’ensemble PS-BE-PCP-PEV (Parti écologiste les Verts, qui s’était présenté aux élections en coalition avec le PCP : 2 sièges) disposait en effet d’une confortable majorité de 122 sièges sur un total de 230 que compte l’Assemblée de la République [10].
Quarante ans après le « mur de Berlin » qui s’est installé entre le PS et les formations à sa gauche, un tournant majeur s’est opéré dans vie politique portugaise : les partis de gauche se parlent et négocient entre eux [11]. Ce qu’on appelait au Portugal « l’arc de gouvernement », voulant signifier que le gouvernement ne pouvait théoriquement être formé que par le CDS, le PSD ou le PS ou bien par un accord entre deux de ces partis, cessait d’exister : tous les partis représentés au parlement sont désormais en droit de faire partie du gouvernement. Il n’y a plus désormais des partis de première et des partis de seconde, comme l’affirme le secrétaire général du PS et futur premier ministre, António Costa.
Des interrogations pour l’avenir
Toutefois, contrairement à ce que beaucoup à gauche espéraient, les quatre partis ne se sont jamais rencontrés ensemble et n'ont pas cherché à parvenir à un accord unique. Les négociations ont eu lieu entre le PS et chacun des autres partis, donnant lieu à trois accords bilatéraux entre le PS et chacun d’entre eux. Car aussi bien le BE que le PCP ont refusé d’entrer au gouvernement. Même si, ensuite, la gauche ensemble a élu un ancien leader du BE pour siéger au Conseil d’État (où la gauche radicale n’avait jamais été représentée) et un autre du PCP (qui en avait été écarté depuis dix ans) [12].
L’avenir du gouvernement du PS, constitué uniquement de personnalités membres du parti ou proches de celui-ci, reste pourtant fragile. D’autant plus que le BE se montre assez revendicatif et que PCP tient à affirmer ses réserves et sa distance à l’égard d’un gouvernement qui n’est pas le sien. Une première illustration de cette fragilité a été donnée lors du vote le 23 décembre du « budget rectificatif » de l’État, où BE, PCP et PEV ont voté contre, tout comme le CDS et le PAN, son approbation n’ayant été possible que grâce au vote du PS et à l’abstention du PSD.
Cette fragilité et ces divisons sont également illustrées par les candidatures à l’élection du président de la République dont le premier tour aura lieu le 24 janvier et, au besoin, le second tour le 14 février. Un seul candidat est issu de la droite, tandis (outre toute une série de candidats de moindre importance) quatre candidats au moins se disputent les électeurs de la gauche.
De l’issue de cette élection présidentielle et du sort du gouvernement socialiste actuellement en place dépendra l’avenir de la gauche portugaise. Et tout porte à croire que l’on pourrait assister à une recomposition dont on ignore évidemment les contours qu’elle pourra prendre : le PS parviendra-t-il à se maintenir comme principal formation de la gauche ? Ou court-il le risque de perdre ses électeurs de centre-gauche au profit du PSD et ceux de gauche en bénéfice du BE ? Le BE deviendra-t-il la formation pivot entre un PS social-démocrate et un PCP indécrottablement classique ? Le BE sera-t-il la future formation de gauche montante au détriment du PS, sur sa droite, et du PCP, sur sa gauche ? À contre-courant des partis frères européens, le PCP parviendra-t-il à se maintenir comme formation politique la plus radicale avec une représentation parlementaire de poids ? Et maintiendra-t-il son influence dans la principale confédération syndicale portugaise ?…
Des réponses à ces d’interrogations et à bien d’autres dépendront l’avenir de la gauche portugaise. Mais aussi, soyons-en certains, l’avenir de la société portugaise…



[1] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Ce lointain parfum d’œillets… », in Politique, Bruxelles, n° 85, mai-juin 2014, pp. 18-19.
[2] Expression fort répandue tirée d’un poème de Fernando Pessoa.
[3] Si à l’origine, les instituts polytechniques étaient censés proposer un type d’enseignement différent des universités, aujourd’hui la principale différence est que les universités proposent un cycle d’études doctorales, ce que les instituts polytechniques ne sont pas autorisés à faire.
[4] Le premier ministre José Sócrates a été à la tête d’un gouvernement socialiste majoritaire du 12 mars 2005 au 26 octobre 2009 et, ensuite, d’un gouvernement socialiste minoritaire du 26 octobre 2009 au 21 juin 2011.
[5] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Portugal : après quarante ans, le grand tournant », in Politique, Bruxelles, n° 93, janvier-février 2016, pp. 12-15.
[6] Le premier ministre Pedro Passos Coelho a été à la tête d’un gouvernement PSD-CDS majoritaire du 21 juin 2011 au 30 octobre 2015 et, ensuite, d’un gouvernement PSD-CDS minoritaire du 30 octobre 2015 au 26 novembre 2015.
[7] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Les incertitudes des lendemains », in Notas de Circunstância 2, 11 novembre 2015.
[8] Selon l’INE (Institut national de Statistique) : 100 978 personnes ont quitté le Portugal en 2011, 121 418 en 2012, 128 108 en 2013 et 134 624 en 2014. Cette nouvelle vague d’émigration se caractérise par la jeunesse et la formation académique élevée de ceux qui ont quitté le pays. De tels chiffres ont permis que le gouvernement de droite PSD-CDS affirme que le taux de chômage avait diminué les derniers mois, « oubliant » de poids de cette vague d’émigration dans la baisse du chômage…
[9] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Cette jouissance éphémère… », in Notas de Circunstância 2, 8 octobre 2015.
[10] Le nouveau parti Personnes Animaux Nature a élu un député à l’Assemblée de la République.
[11] Des négociations au plan local ont eu lieu à diverses occasions entre formations de gauche. Mais jamais de telles négociations n’avaient concerné le gouvernement national.
[12] Le Conseil d’État est l’organe consultatif du président de la République.