segunda-feira, 29 de fevereiro de 2016

L'avenir ne fait que commencer…



J.-M. Nobre-Correia
On avait l’impression que la gauche portugaise avait retrouvé le chemin de l’union au lendemain des élections législatives. Trois mois plus tard, les élections présidentielles laissent pourtant un gros sentiment d’incertitude…

On la soupçonnait [1]. Mais la fragilité des accords entre partis de gauche est devenue évidente lors des élections présidentielles du 24 janvier. Poussant plus loin son absence de programme, s’effaçant derrière son candidat unique (…qui dès lors prétendait se situer « à gauche de la droite » !), la droite s’est imposée, Marcelo Rebelo de Sousa ayant recueilli 52,00 % des votes au premier tour. Alors que la gauche y a présenté au moins quatre candidats, le mieux placé n’ayant recueilli que 22,89 % des voix…
Mais pourquoi cette fragmentation, alors que, dès octobre, les quatre formations de gauche s’étaient mises d’accord pour gouverner ? La question se pose d’autant plus que, dans les coulisses, un accord tenu secret avait misé sur l’ancien recteur de l’Université de Lisbonne, António Sampaio da Nóvoa, dont la candidature fut annoncée dès avril. Mais, avant les présidentielles il y avait les législatives du 4 octobre : il ne fallait donc pas annoncer des accords de nature à effrayer les électeurs du centre.
Un accord secret qui a déraillé
Fruit des guéguerres internes, une candidate a pourtant été poussée en avant par le courant opposé à l’actuel secrétaire général du Parti socialiste et aux accords avec les formations politiques à gauche de celui-ci. Maria de Belém Roseira annonce sa candidature en août. Et, à partir de là, tout a déraillé… Voilà donc le Parti communiste (PCP) qui avance son candidat quatre jours après les législatives. Et voilà le Bloc de gauche (BE) qui annonce également sa candidate un mois plus tard. Puisqu’il n’avait pas pu tenir ses troupes, le PS ne s’est pas investi officiellement dans la campagne, tout en proposant vers la fin que l’on vote pour Sampaio da Nóvoa ou Roseira. Tandis que PCP et BE décidaient de mesurer leurs forces sur le terrain électoral.
Sampaio da Nóvoa n’était affilié à aucun parti, alors que les trois autres candidats avaient occupé ou occupaient toujours des responsabilités au sein de leurs formations, traduisant bien les spécificités de celles-ci. Ancienne ministre et ancienne présidente du PS, Roseira avait joyeusement occupé des fonctions de présidente de la commission parlementaire de la santé et, parallèlement, été conseillère d’un grand groupe d’hôpitaux privés. Membre du comité central du PCP, Edgar Silva a longtemps été prêtre catholique, développant alors une importante action sociale à Madère, son île d’origine. Membre de la commission politique du BE, Marisa Matias est une jeune sociologue de 39 ans, eurodéputée depuis 2009.
Les résultats des élections sont particulièrement édifiants de l’état de la gauche portugaise. Roseira, mise devant ses contradictions, a dû se contenter d’un effrayant 4,24 %. Silva n’a guère fait mieux et est resté à 3,95 %. Seule Matias a pu tirer son épingle du jeu avec 10,13 % des voix. Des résultats qui n’ont pas permis de mettre en échec le candidat de la droite, Rebelo de Sousa.
Celui-ci jouissait, il est vrai, d’une énorme notoriété : fils d’un ancien ministre salazariste, filleul in petto et intime de l’ancien premier ministre Marcelo Caetano, professeur universitaire, président du Parti social-démocrate [2] en 1996-99, il a tout particulièrement soigné ses relations avec les médias et les journalistes [3]. Distribuant à profusion vrais ou faux « scoops » à ces derniers, assumant des rubriques bric-à-brac à dominante politique dans des journaux et des radios et, surtout, assumant une émission dominicale d’une heure en télévision pendant quinze années. Émission où il parlait de tout et de rien à propos de l’actualité de la semaine avec un journaliste-faire valoir, sans contradicteur, faisant de lui l’ « invité » du dîner en famille. Aussi, tout le monde au Portugal connaît « le professeur Marcelo » !
Écarter la politique et miser sur les affects
Du fait de cette notoriété, Rebelo de Sousa a pu se passer de meetings, de défilés et même d’affiches électorales. Il a organisé une campagne totalement dépourvue de programme politique, se limitant à visiter les endroits les plus insolites, pâtisseries, salons de coiffures et même agence funéraire, mais aussi associations et maisons de retraite les plus diverses. Misant tout sur des gestes de proximité, complicité et affection, soigneusement couverts par les médias, donnant de lui l’image d’un homme « comme vous et moi », simple, gentil, chaleureux, humain !
Il n’empêche que le taux d’abstention a été énorme (51,16 %), traduisant un désenchantement à l’égard de la politique et des politiques. D’autres conclusions peuvent toutefois tirées des résultats. D’abord, les candidats purement populistes ou ignorés par les partis ont eu des résultats misérables se situant entre 0,23 et 3,28 %. Ensuite, et contrairement à une idée établie, l’électorat du PCP a changé et n’est plus « captif » comme autrefois. Certes, il reste un socle d’inconditionnels, plutôt âgés et peu instruits, habitant surtout en Alentejo (province du sud du pays qui, sous l’ancien régime, fut un champ de luttes régulières des ouvriers agricoles). Et, malgré l’implantation du PCP dans les mouvements de jeunesse et de femmes, ainsi que dans les syndicats, fruit d’une structure qui a résisté à l’ancien régime dans la clandestinité, son audience semble bien avoir tendance à s’éroder.
Avec trois jeunes femmes plutôt brillantes comme figures de proue, le BE est parvenu à conquérir un électorat séduit par des options clairement de gauche, mais aussi un électorat féminin qui estime qu’il est plus que temps d’avoir une présidente de la République [4]. Le succès de Matias (10,13 %) traduit probablement aussi une approbation à l’appui critique du BE au gouvernement du PS (alors que les tergiversations du PCP suscitent des inquiétudes). Pourtant l’insertion du BE dans la société par le biais d’associations de jeunes, de femmes et de travailleurs reste à faire. Et son électorat d’aujourd’hui pourrait bien s’avérer fort volatile lors de futures élections.
La vraie nature remonte à la surface
L’échec cuisant de la candidate de la droite du PS et l’absence d’un candidat officiel mettent en évidence la nature composite et bigarrée du parti [5]. Issu d’un club de notables né en 1973 en Allemagne fédérale et sans aucune implantation sociale au moment où la Révolution des œillets a été déclenchée, s’y sont retrouvées des personnalités en vue de l’opposition à l’ancien régime. Appuyé initialement par le SPD allemand et par l’ambassade des États-Unis, le PS ressemble fort à une machine vouée prioritairement à l’occupation de places non seulement dans l’administration publique mais aussi dans nombre de grandes entreprises privées.
Peu préoccupé de considérations politiques au sens fort du terme, le PS a durant 40 ans fait des formations de droite ses alliés naturels, en dressant un « mur » entre lui et les partis situés à sa gauche. Les options sociales-libérales y sont largement dominantes. Et son l’implantation sociale est plutôt fort légère, les organisations de femmes et surtout de jeunes constituant avant tout des antichambres de cabinets ministériels et de futurs mandats politiques.
Ce fut surtout sa situation de minoritaire au sein de l’Assemblée de la République qui a obligé le PS à négocier des accords parlementaires avec le BE, le PCP et le PEV (Parti écologiste les Verts). De la durée de vie de l’actuel gouvernement, de ses réussites et de ses échecs dépendra pour une large part l’avenir de la gauche portugaise. Et tout porte à croire que, lors des prochaines élections législatives on assisterait à une recomposition de son architecture…
Le PS parviendra-t-il à se maintenir seul au gouvernement, sans que les autres composantes de la majorité parlementaire ne viennent lui prêter main-forte ? En sortira-t-il « pasokisé » ou élargira-t-il son audience au détriment du BE ? Ce BE deviendra-t-il la nouvelle force centrale de la gauche ou ne sera-t-il qu’un feu de paille d’une conjoncture singulière ? Et le PCP : s’« eurocommunisera »-t-il, au risque de disparaître peu à peu, ou se renfermera-t-il dans la fidélité à de grands principes d’autrefois ? Des interrogations où l’européisme des uns (PS), le besoin de repenser l’Union européenne des autres (BE) et l’hostilité de troisièmes (PCP) jouera probablement un rôle non négligeable…



[1] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Portugal : après quarante ans, le grand tournant », in Politique, Bruxelles, n° 93, janvier-février 2016, pp. 12-15. Mais aussi J.-M. Nobre-Correia, « Portugal : des ententes aux lendemains incertains », sur le site de Politique, Bruxelles, 28 décembre 2015.
[2] Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, le PSD fait partir du Parti Populaire européen et est en fait un parti libéral de droite.
[3] Voir à ce propos J.-M. Nobre-Correia, « Um Berlusconi mais performante », in Público, Lisbonne, 21 janvier 2016, p. 47.
[4] Depuis le retour de la démocratie en 1974, le Portugal a cependant eu une première ministre, Maria de Lourdes Pintasilgo, des femmes « ministres d’État » (sorte de vice-ministres) ou à la tête de « ministères régaliens », tels ceux des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de la Justice ou des Finances, par exemple.
[5] Lors des élections présidentielles de 1986 et 2006, le PS a compté chaque fois deux candidats issus de ses rangs.




Texte paru dans Politique revue de débats, Bruxelles, n° 94, mars-avril 2016, pp. 63-64.